S'il vous plait, donnez-moi un joli mensonge, que je m'étouffe avec.
Dîtes-moi que tout ira bien ? Je m'enrubannerai de cette certitude, m'étranglerai un flot d'hypocrisie couleur opaline autours du cou.
Dîtes-moi que je serai la meilleure dans mes études ? Je m'enroulerai dans cette couche si fine, si délicate et si fragile d'un futur sans soucis aplani, me ferai une seconde peau d'un avenir
mielleux, qui pénétrera tous mes pores et me laissera étouffer sous sa masse diaphane comme sous un film plastique.
Dîtes-moi que l'amitié existe ? Je donnerai des mains, je donnerai des liasses de billet, je donnerai des bouts de peau sur lesquels pleurer quand ça ne va pas, jusqu'à en crever, des cheveux lisses et amis comme des tagliatelles lubrifiés par les larmes de leurs propriétaires inconnus, coulant vers le fond de mon Tornithorynx.
Dîtes-moi que maman m'aime ? et le mensonge sera si gros, qu'il ne passera pas...
Je me sens terriblement seule et pathétique - l'un excusant l'autre. Je m’isole avec ma messagerie, je tombe sous le charme de ma voix
enrouée, je m’enferme dans un placard pour faire des cochonneries toute seule, à défaut de les faire avec les Beatles - que je lègue au reste du monde pour ces quelques heures de plaisir
solitaire sur un corps étranger - intouchables déités. Je me colle au sol, aux WC, à mon portable, lasse de me coller à des gens qui ne veulent pas de moi.
Personne ne m’aime - je me disais bien…
Je suis plus souvent avachie à ramper sur mon marbre que debout à avancer fièrement, fi des violeurs, des années qui passent et des
silences ambiants. Mais c'est encore dramatiser, car j'avoue qu'il m'arrive de me tenir debout, sur une jambe, à tenter non sans mal de joindre mon menton et mon genou droit (un
« alcootest », non ?). Je range et dérange ma chambre, je jette le passé de ma mère en espérant qu'elle me jettera avec, que j'y nage, que je m'y enlise,
que j'y crève, qu’enfin, en problème résolu, je puisse la satisfaire. Je me sens terriblement seule et pathétique, j'en redeviens anorexique ; n'est-ce pas fou ? Cela faisait si longtemps,
j'avais oublié, je réapprends tout. Je récite mes croyances. Je réécris ma table de calorie, en trois couleurs, puis j'apprends tous mes verbes forts d'anglais et
d'amand, j'écris une centaine de fois "je ne mangerai pas", puis, enfin, je lis cent pages du livre de mathématiques... Je lis des autobiographie d'anorexiques. Je suis fascinée. Je comate
devant, parfois, j'oublie de lire...
Visite chez le médecin, aujourd'hui, rendez-vous avec mon vaccin contre le cancer du col de l'utérus, avant qu'il ne soit trop tard, que
mon rendez-vous ne me plante malade, laissée pour morte derrière lui.
Je pense à Laurence, cette femme, si merveilleuse, un véritable joyaux, qui l'a "attrapé". Saleté de papillons. Papillons qui traînent
partout. On attrape des papillons-enfants, des papillons-maladies, des papillons-maux, des papillons-amour... Moins on en attrape, mieux c'est, moi, je dis.
Mieux vaut rester vide. Vomir les papillons en trop, s’ouvrir la peau pour les laisse s’envoler. Et quand le
papillon-enfant part dans un flot de sang dans les toilettes, on ne verse ni larme ni eau bénite sur le fœtus qui ne coule ni ne flotte dans la cuvette, qui bat des bras sous les flots... On
laisse ses soucis s'envoler, se noyer. Et on s'étouffe dans son mensonge. On avale tout. L’eau, le sperme, le sang. Gentille fille.
Chez le médecin, toujours, avec ma sœur. « Jumelles ? » Non-non. Sourires complices. « Qui est la plus âgée ? » C'est
elle, mais j'ai mille ans de souffrance en plus au moins. Autant de kilos, autant de retard, mesuré en hommes, en viols, en perles sur le bracelet pro-ana. Qu'est-ce qu'elle est belle, ma sœur.
Qu'est-ce qu'elle est intéressante. Qu'est-ce qu'elle est drôle. Une véritable petite princesse, qui, elle, ne marchait pas pieds-nus comme une bohémienne, et, au moins, elle se laissait couper
les cheveux, comme une gentille petite fille.
Mais moi, je croyais que les princesses avaient les cheveux longs ! Pourquoi je n'ai pas eu le droit de choisir ma couleur préférée ?
« Parce qu'elle avait les yeux bleus, et que les tiens étaient d'un vert si laid... »
Je sais, je sais tout ça. Je ne suis qu'une pâle copieuse de toute façon.
Je me suis évanouie de jalousie durant le vaccin, m’empalai sur l’aiguille, transpercée par la fulgurante douleur et l’épine de jalousie.
La vérité s’est cassée sous ma peau, de gros doigts boudinés sont allés la chercher. Douloureuse vérité… S’il vous plait, j’ai besoin d’un joli mensonge.
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