[et c'est
les vacances]
I / ACTUALITE.
Aujourd'hui, ma mère jettera ma dépouille aux ordures pour et avec une barquette de hachis Parmentier. ♥
(Le problème avec les boulimiques, c'est qu'elles vous ruinent en un instant de solitude les funestes
prévisions alimentaires hebdomadaires maternelles.)
II / METHODE. C'est simple, quand quelque
chose disparaît, dans cette maison, c’est la crise, les assiettes cassées, les jurons et l'aspirateur passé à cinq heures dans la matinée pour réveiller
la maisonnée. - les accès de rage
et les questions pernicieuses dans sa bouche tordue et ridée - puis, l'oubli désintéressé. C'est un cycle récurent.
Une enquête de routine, pour une inhumaine telle que ma mère ; CUI BONO ? - A qui cela profite t-il ?
C'est toujours la même chose ; le maquillage à ma soeur, l'argent à mon frère, la nourriture à Emmanorexie.
_________Oui, je suis
cette cinglée, cette cinglée, en peignoir blanc strié rabattu sur des cuisses barrées qu'elle étale précautionneusement lorsqu'elle s'assoit - pour cacher la présence du bourrelet de petit
déjeûner. La Cinglée
;
II / AVIS EXTERIEURS - « Ah. Cette Foille trop maquillée qui habite avec vous, de temps en temps ? Celle qui s'enferme au premier et hante, le temps d'un repas, les sièges à votre
table ? »
[Un peu comme une chanteuse d'opéra
ratée, si l'on s'y connaît.]
- « Celle qui se laisse rouler dans les escaliers pour descendre mais qui, lorsqu'elle monte, coince ses côtés sur les marches pour s'y appuyer, les
escalader avec une prise plus ferme, plutôt, oui. »
Mais, Emmanorexie, résonne-toi : on ne fait pas de progrès, on n'obtient pas de stabilité, on ne devient pas ingénieur informaticienne ou manager sans avancer ; - et je t'assure qu'à baisser son poids et discuter ses petits pois, on n'avance pas.
Dans ta logique à la verticale, il n'y a pas d'horizon, pas d'avenir, pas de passé,
juste deux alternatives bénies, enfer et paradis, entre anorexie et boulimie,
vertiges et aspirations. Je n'ai pas d'avenir, mais ce point mort laisse libre cours à mon imagination
Ce point mort, où je végète depuis tellement trop longtemps.
- ici, dans ce trou, moi, un jour,
quand je sortirai ma tête de son moule de fond de
teint,
je serai une pute, une princesse, une institutrice, une danseuse étoile, une hôtesse de l'air ou une
dresseuse de chats. On m'appelera Sophie-la-tigrée ou Sophie-la-timbrée.
Et je tapisserai ce corridor qui est un tunnel, j'escamoterai les lambeaux de terres
et y accrocherai des tables et des lampes. Je suspendrai des chaises, des fauteuils Emmanuelle. J'attendrai que quelqu'un vienne se perdre dans ce terrier à son tour, et lui montrerai mes
hallucinations les plus folles, étalées sur des cartes déchirées. (Surtout si ce sont de petites filles. Ou des lapins, pour mon cirque.)
Parce qu'on a beau dire ; Tout le monde est fou, ici. Et moi, je m'y ennuie, et j'ai perdu l'appétit.
Je dois, je suppose, être la dernière folle encore en liberté - je l'ai senti, ce
soir là, en descendant du bus dans lequel je chantonnais, après m'être baignée pour dessiner entre mes jambes l'esquisse d'une virginité. C'était tellement fou ! Je tournais, dans ma robe à pois,
et puis, je courais dans mes talons devant l'hopital psychiatrique, la maison des fous - et c'est à peine si je n'entendais
pas leurs hurlements. Je tendais l'oreille, pouce et index enroulés comme une mêche de cheveux, en entonnoir, pour entendre la plainte de Marie-Jeanne Enchaînée. Et découvrire avec stupeur que
Lucy escalade l'intérieur de mon crâne. Je suis rentrée sous les injures des passants, et, à la maison, mère était si fière de moi, qui avais enfin retrouvé le sourire.
Je ne suis plus une enfant, je suis au lycée. Je suis une adolescente, et je ne compte pas en démordre. Je
suis jeune. Je suis foutue. Je passe en première. Je fais des étincelles auprès des membres de la vie scolaire et un malheur à l'administration. C'est les vacances, et on m'invite
dehors.
Un jour,
j'apprendrai à lire l'avenir dans les tâches de sang au fond de ma culotte ; et si un jour, je maigris tellement que je n'y trouve plus une marque, c'est que je serai finie, qu'il sera temps de
se retirer, de se terrer tout, tout, tout au fond du terrier, pour que personne, jamais, Jamais, JAMAIS, ne retrouve l'Emmanorexie qu'ils avaient tant admirée.
vérités & verdicts