Si il s'avérait qu'un jour où je serais plus débraillée ou imbibée que les autres, le diable venait à ma rencontre à un croisement de routes, je ne saurais que lui demander, pourquoi le prier ; lui demander de me faire artiste, certes, de me donner le don de jouer de la guitare mieux que quiconque ailleurs. Mais quel intérêt, si mes doigts, loin d'être à l'image des pattes d'araignée, demeurent hideux et boudinés ?
Que celui qui a proposé l'idée de repas de société se dénonce, qu'il soit jugé
et puni à la mesure de son horreur.
Il m'est si difficile de lier la vie en communauté à celle, plus libérée, d'anorexique décharnée. Un refus, loin d'être symbole de réserve, ne serait preuve que d'un manque de volonté manifeste à se mêler à la foule. C'est malheureux ; mais étant naturellement pourvue d'un physique si disgracieux qu'il me fait paraître hautaine, froide et dédaigneuse, je ne peux me permettre de refuser. Je suis généreusement conviée à une débauche œsophagienne par une horde de ventres avides qui ne feraient que se moquer de ma pudeur si j'osais émettre un gémissement de réticence.
Quelle angoisse, déjà, de la journée à venir, alors que je parviens seulement à noyer mes rencontres, mes échecs ou mes
réussites mitigées dans des flots miraculeux de liqueur de mirabelle et de musiques insupportables de perfection. Où s'en est donc allé ce navire qui m'éloignerait des remarques plates quant à
mon absence évidente de hargne ou de ténacité ? Où est donc le havre, cet endroit frauduleux hors du monde qui me permettrait d'échapper quelques secondes à cet impétueux flux d'épreuves
qui se succèdent à une vitesse telle, que, vues du ciel, elles doivent paraître plates, si faciles à surmonter ?
Du haut de mes 17 ans, je ne peux que supposer qu'il se cache dans quelques endroits qui ne me seraient accessibles qu'à ma majorité ; et s'il s'avère qu'au final, je ne le trouve pas, c'est qu'il n'existe pas. Je me contenterai alors d'un appartement peuplé de plantes vertes et de réfrigérateurs anorexiques à mon image. Froids - ou vides - bien sûr.
Quelle tristesse, déjà, de me borner à n'aligner que des constatations et des espérances - mais y a t-il quoi que ce soit d'autre ? Contre qui déverser ma rage, à qui réserver ma douceur mielleuse. Moi, mes héros sont morts, noyés dans leur vomi, ou tout juste maintenus en vie par des perfusions. A mon image. Ombres - ou cadavres - bien évidemment.
Je me fais hésitante, mais, "Ai-je besoin de te le dire, à toi, qui as souffert de me voir passer de la tristesse à une joie extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse ? Aussi, je traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne, il y a des gens qui m'en feraient un crime."
Et pour n'être pas jugée lâche, je réserve un traitement plus dur à mon corps. Les contemplations, dans le miroir, au retour des cours, se font plus longues ; de même que la liste de mes défauts, que je pourrais énumérer et compléter sans jamais m'ennuyer.
Et peut-être qu'alors, je pourrai envisager les pires folies, les plus belles entreprises, les concessions les plus osées, les confessions les moins raisonnables - et échanger mon âme, pourquoi pas - pour me construire un monde à mon image.


J'en suis arrivée au point où, lorsque je me réveille, le matin, le flot de ces paroles vomies
semi-conscientes sans queue ni tête m'écorche les lèvres par habitude, tandis qu'une voie douce et rassurante me murmure, sous mes sourcils blonds, dans mon crane blanc, que si
je ne prononce pas le nom de toutes ces créatures qui ont hanté mes rêves, elles me tortureront toutes la journée aussi.

Je vous ai déçus, oui, je sais. Je cumule, même. Ca n'est ni la première fois, ni la dernière.
vérités & verdicts